Ça fait plusieurs années que, très régulièrement, on parle à nos clients, à nos prospects, d’un phénomène assez connu en économie comportementale qui s’appelle la loi de Goodhart. Et en général, on fait l’amalgame, et d’ailleurs c’est une erreur, avec un autre phénomène, l’effet Cobra.
De quoi flamber dans les dîners
La loi de Goodhart ça dit “quand une métrique devient un objectif, elle cesse d’être une bonne métrique”. Dit autrement, quand on met en place des indicateurs de performance, des Key Performance Indicators, l’organisation va pivoter en direction de ces indicateurs au détriment de pas mal d’éléments logiques, voire même de sa performance au global. Un exemple extrêmement courant : les pop-in d’inscription à la newsletter qu’on a sur à peu près tous les sites depuis 10, 15, 20 ans. Ils sont un indicateur très fiable du fait qu’il y a très vraisemblablement, au sein du département marketing du site en question, une métrique autour du nombre de personnes inscrites à la newsletter. Et le fait que ça dégrade l’expérience, que ça dégrade vraisemblablement une partie de la représentation qu’ont les utilisateurs du site, n’est pas vraiment rentré dans l’équation. Parce que ce qui importe, c’est de satisfaire cet indicateur de performance. Ça, c’est la loi de Goodhart.
Après, il y a le complément, l’effet Cobra, qui dit qu’en gros parfois une solution bien intentionnée produit des résultats souvent pervers. On cherche à obtenir un bon résultat, même si ça produit des effets de bord négatifs. L’exemple qui a donné son nom à cet effet, c’est aux Indes britanniques (nouvelle fenêtre), il y a fort longtemps (l’anecdote n’a jamais été prouvée, mais un cas très proche, avec des rats, l’est à Hanoï). Quand les Britanniques ont débarqué, ils n’avaient pas vraiment l’habitude, contrairement aux locaux, de croiser des cobras, et ils ont mis en place une politique de rétribution pour ceux qui ramèneraient des têtes de cobra, comme preuve qu’un spécimen avait été tué, et que donc il y en aurait moins, que la sécurité serait assurée. Assez rapidement, ils se sont rendus compte que les têtes ramenées étaient de plus en plus nombreuses, jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent qu’il y avait des fermes à cobras qui avaient été créées en réponse. Et le jour où ils ont décidé de supprimer la rétribution, les fermes à cobras ont fermé, les cobras ont été relâchés dans la nature, ce qui fait qu’il y en a eu encore plus qu’au départ.
Un autre exemple qu’on cite souvent : en 2010, en Espagne (nouvelle fenêtre), l’installation de panneaux solaires et la production d’électricité étaient là aussi rétribuées. De très grandes fermes solaires se sont montées, ont produit des quantités très importantes d’électricité, et ont été très grassement rétribuées, jusqu’à ce qu’en se penchant sur les chiffres on s’aperçoive qu’elles produisaient en pleine nuit, et qu’en fait c’étaient des groupes électrogènes qui produisaient cette électricité, et non les panneaux solaires.
C’est un phénomène qui se produit très souvent : on va chercher à maximiser une métrique, et comme la métrique devient un objectif, on va mettre en place tout un tas de choses qui très souvent vont à l’encontre du bon sens, du bien-être commun, voire même de l’objectif initial, si on regarde les choses de manière un peu plus globale.
Dans EcoIndex, il y a “index”
Nous, c’est quelque chose auquel on a été confrontés très directement dans la démarche de refonte du site. On avait plusieurs objectifs, dont évidemment un rafraîchissement de l’identité, mais aussi celui d’être plus exemplaires sur des choses importantes pour nous, notamment l’accessibilité et l’éco-conception. Et c’est sur l’éco-conception qu’on a vite été confrontés à une absurdité.
On vise à avoir un site éco-conçu. On peut être d’accord avec le principe ou pas, et on sait que dans la communauté autour de l’éco-conception et du RGESN, il y a des débats sur le sujet. On peut comprendre les interrogations, mais force est de constater qu’en 2026, si on ne fait pas appel à une société type GreenSpector pour faire un audit multifactoriel avec des mesures, le principal indicateur d’éco-conception d’un site, quel qu’il soit, c’est l’EcoIndex.
L’EcoIndex est accessible via un site en ligne. On soumet une page de son site, ça mouline quelques minutes, et ça produit une note sur 100, traduite en une lettre de A à G. Elle donne un indicateur sur le poids de la page, en mégaoctets, il faut que la page soit légère, sur la simplicité de la page, et là ça regarde directement le DOM, et enfin sur les requêtes extérieures. Ce n’est pas du tout une boîte noire : la pondération de ces indicateurs donne la note entre 0 et 100. Plus elle est haute, plus on montre qu’on est en capacité d’être exemplaires sur le sujet, ce qui était bien notre volonté.
Notre volonté se confrontait à un impératif : on a quand même de nombreux clients qui nous disent que faire accessible ou faire éco-conçu, ça veut dire faire moche, faire statique, dégrader l’expérience utilisateur. Il y avait l’impératif de faire valoir notre compétence sur le sujet, mais aussi de faire vivre ce qu’on prétend vendre à nos clients : de l’expérience, de la simplicité d’usage, du design, de l’esthétique, du motion. L’objectif de ce site, c’était vraiment de montrer qu’il est possible d’être à la fois ergonomique, design, dans une expérience vécue qui n’est pas moche, et en même temps accessible et éco-conçu.
On a décidé de faire l’intégration nous-mêmes, enfin, quand on dit nous-mêmes, c’est avec l’aide de l’IA, et en matière de problématiques environnementales, on sait que l’IA, c’est un souci. On s’est donc retrouvés, ces derniers mois, à itérer des dizaines, peut-être même des centaines de fois sur certaines pages, à les optimiser composant par composant, design pattern par design pattern, pour soumettre un nombre incalculable de fois la page au calculateur EcoIndex, pour constater que parfois on gagne un petit peu à gauche, on perd un peu à droite. Un exemple très concret, les SVG : est-ce qu’il vaut mieux un SVG inline, qui évite une requête à DOM égal mais alourdit un poil la page, ou un SVG extérieur, qui compte comme une ressource et qui du coup dégrade un peu la note ? On se retrouve avec ce type d’arbitrage un peu absurde, et avec l’effet Cobra auquel on est soumis.
L’injonction paradoxale : faire mieux sans faire moins
Pour parvenir à la respectable note d’un EcoIndex B, 78 sur 100 sur la page d’accueil, il est assez vraisemblable qu’on a consommé plusieurs dizaines de millions de tokens. Quand on ramène ça à notre trafic, il y a là matière à une vaste contradiction. On a voulu montrer qu’on pouvait faire “écoconçu” sans faire “dégradé”, on n’a vraisemblablement pas fait écoconçu si on accepte une holistique du sujet. On s’en rend compte, tous les acteurs concernés par ce sujet s’en rendent compte.
Peut-être que l’EcoIndex ou le prochain indicateur de sobriété numérique va devoir intégrer le coût de construction, de conception, et que les sites devront faire une déclaration de consommation de tokens sur leur site, au même titre que la présentation des critères RGESN remplis ?
Les illustrations de cet article ont été générées par IA (voir notre déclaration d’usage de l’IA).


